1Le premier jour de la semaine, Marie-Madeleine vient au tombeau dès le matin, alors qu'il fait encore sombre…
Marie de Magdala est en deuil. Elle vient de perdre, voilà trois jours, celui qui l’a guérie de 7 démons (Luc 8.2). Elle est sous le choc. Ce Jésus qui l’a libérée de l’emprise de sa maladie mentale vient de mourir dans d’atroces souffrances… après des heures d’agonie ! Elle est sidérée. …
Au milieu de la nuit, elle angoisse ! Elle a à l’esprit le visage de cet ami déserté par la vie. Et ce visage la hante... Il s’affiche en permanence dans sa salle de cinéma intérieure… Marqué par la douleur, émacié, les joues creusées, le teint livide… Comment en est-on arrivé là ? Jésus, qui lui a permis de retrouver goût à la vie, lui qui a chassé la nuit profonde dans laquelle elle se trouvait, lui qui l’a rendue au monde des vivants… a été mis à mort comme l’un des pires criminels sur le bois d’une croix…
Impossible de dormir depuis la mort de son ami. Physiquement, elle est à bout ! Constamment, elle a à l’esprit ce corps fatigué, pendu au bois de la croix, ce corps où on ne parvient plus à discerner la silhouette de l’être aimé.
Jésus est mort… Mais c’est impossible ! Il ne peut avoir disparu comme cela. « Je vis un mauvais rêve… Je traverse un cauchemar dont je vais me réveiller », murmure-t-elle au milieu de sa nuit sans fin. Marie de Magdala se lève. Elle veut aller dissiper ses doutes à la tombe de Jésus. Elle a besoin de réaliser que le regard de Jésus sur elle, son toucher et ses étreintes, ces échanges de paroles banales au quotidien… tout cela n’est pas définitivement perdu !
Toucher la pierre qui bouche l’entrée du tombeau lui permettra peut-être de démentir le fait que Jésus est bien mort… Ce sera aussi l’occasion, peut-être, de retrouver d’autres disciples qui, comme elle, ne parviennent pas à accepter ce qui est arrivé au maître. Elle a besoin de voir le corps du crucifié pour vraiment saisir ce qui s’est passé après les événements de ces derniers jours : l’entrée triomphale à Jérusalem, le repas partagé avec les disciples, l’arrestation dans le Jardin de Gethsémané, les différentes auditions devant les autorités juives et romaines, la mise en croix sur le Golgotha, les dernières paroles de Jésus : « Père, pardonne leur car ils ne savent pas ce qu’ils font », le dernier souffle, la descente de la croix, la mise au tombeau…
Marie de Magdala commence à réaliser le vide abyssal que laisse l’être aimé ! Un vide comme elle n’en a jamais connu depuis que Jésus l’a guérie. Elle a peur de cette perte qui va se muer en absence, qui va générer une douleur dont l’intensité ne peut que grandir.
Au milieu de la nuit, alors qu’elle marche vers la tombe de Jésus, Marie Madeleine se découvre seule. Elle se sent comme délaissée par celui qui a remis sa vie debout. Elle a été abandonnée par celui dont elle avait fait le coeur de son existence.
Sans Jésus, sa vie a-t-elle encore un sens, une direction ? Ou ne vaudrait-il pas mieux renoncer à la vie et se laisser aussi plonger dans l’abime de la mort ?
Et elle voit que la pierre a été enlevée du tombeau. 2Elle court trouver Simon Pierre et l'autre disciple, l'ami de Jésus, et elle leur dit : On a enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons pas où on l'a mis !
Alors que Marie de Magdala s’attend à reprendre son histoire avec Jésus là où elle l’a laissée, soit devant un tombeau fermé, où son corps a été enseveli… Alors qu’elle souhaite prendre soin du corps de Jésus et l’embaumer, elle arrive devant le tombeau et découvre, ô stupeur, que la pierre a été roulée. Le tombeau est accessible, mais il est vide. Le corps de Jésus est aux abonnés absents.
Un refrain retentit alors dans sa tête et sur ses lèvres : « On a enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis ! » Elle se précipite au domicile de Simon Pierre et du disciple que Jésus aimait et leur transmet la même information : « On a enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis ! »
Marie de Magdala se fait la propagatrice d’une explication de la pierre roulée et du tombeau vide. A priori, le corps de Jésus a été volé et nul ne sait où il a été transporté. Même si elle a été proche de lui, même si elle l’a entendu annoncer à mots couverts sa résurrection, elle est complètement fermée à toute autre explication que celle du vol du corps. Le corps de Jésus a été volé par on ne sait qui. Il n’est plus là. Le tombeau est vide.
Jésus et le salut qu’il a annoncé ne cadrent pas avec sa perception de la réalité et sa conception du monde… et du tombeau vide. En ceci, Marie de Magdala est exemplaire de la race humaine. Nous autres humains, nous ne parvenons pas à découvrir par nous-mêmes le salut de Dieu. Cela ne signifie pas que l’humanité n’aspire pas au divin… Un grand nombre de personnes sur cette planète cherchent Dieu, mais le cœur humain cherche toujours un dieu qui satisfasse ses désirs, qui légitime ce que l’on fait… un dieu que l’on puisse contrôler et qui corresponde à nos attentes. Un dieu qui se trouve là où on l’attend. Du côté des puissants. Du côté de ceux qui ont de l’argent. Du côté de ceux qui sont intelligents.
La Bible nous enseigne que Dieu n’entre pas dans les catégories humaines et dans l’idée que les humains se font de ce qu’il devrait être.
Il est le Dieu des renversements (1) !
11Cependant Marie se tenait dehors, près du tombeau, et elle pleurait. Tout en pleurant, elle se baissa pour regarder dans le tombeau. 12Elle voit alors deux anges vêtus de blanc, assis là où gisait précédemment le corps de Jésus, l'un à la tête et l'autre aux pieds. 13Ils lui dirent : Femme, pourquoi pleures-tu ? Elle leur répondit : Parce qu'on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l'a mis.
Après que Marie a transmis son information à Pierre et au disciple que Jésus aimait : « On a enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis ! », les deux disciples se précipitent au tombeau et Marie de Magdala les suit de prés. Après que Pierre et le disciple que Jésus aimait ont constaté tous deux que la pierre avait été roulée et que le tombeau était vide, ils s’en retournent chez eux. Marie se retrouve seule près du tombeau. Elle pleure !
Au travers de ses pleurs, Marie fait écho à Jésus lui-même qui, face à la tombe de son ami Lazare, a aussi pleuré. Mais dans ces deux occasions, ce n’est pas le même verbe qui est utilisé dans l’évangile de Jean pour décrire le fait de pleurer. Le verbe utilisé pour rendre compte des pleurs de Marie est moins intense (klaio). Lorsque Jésus pleure face au tombeau de son ami Lazare, on pourrait traduire le mot grec utilisé (dakruo) par : se lamenter. Comme si en cet instant, Jésus rejoignait les pleurs de tous les humains, les lamentations de l’humanité face au scandale de la mort qui nous touche tous. Mais on ne peut s’empêcher de penser que Marie fait écho à ces pleurs fondamentaux de Jésus face à l’horreur de la disparition d’un être cher, alors que tous nous soupirons à vivre éternellement, alors que tous nous n’arrivons pas à envisager que notre vie puisse avoir une fin.
Il y a là vraiment les pleurs de l’incompréhension de tout être humain face à la perte de l’être cher. Pourquoi la séparation ? Pourquoi l’amour brisé ? Pourquoi l’interruption de la relation ? Pourquoi la mort ?
Et de manière mystérieuse, le Seigneur parvient à détourner le regard de Marie de Magdala qui était orienté sur elle-même, sur son statut de femme abandonnée par son guérisseur, sur sa misère face à la mort, la misère de l’ensemble de la condition humaine… pour l’orienter sur le tombeau vide. Et elle voit là la présence de Dieu : deux anges, à l’endroit où aurait dû se trouver le corps de Jésus. Deux anges mystérieux qui témoignent du fait que Dieu est à l’œuvre, qu’il est en train de réaliser quelque chose, d’opérer un renversement.
Ces deux anges de lumière indiquent qu’il y a un chemin dans le deuil de l’être cher. Il y a un chemin dans le vide laissé par l’être aimé. Il y a un chemin hors de l’impasse qu’est la mort. Parce que Jésus n’est plus couché dans son tombeau ! Il est ailleurs. L’impasse de la mort est en train de s’effondrer.
Là au cœur de ce qu’il y a de plus tragique pour l’humanité, un tombeau, se lève le Soleil de Justice, la lumière qui permet d’espérer. Marie ne le sait pas encore, mais elle est conduite à regarder ailleurs. Même si elle refait le même constat et redit son catéchisme de femme en deuil : « On a enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis ! »
Son regard est amené ailleurs. Il est appelé à se renverser !
14Après avoir dit cela, elle se retourna ; elle voit Jésus, debout ; mais elle ne savait pas que c'était Jésus. 15Jésus lui dit : Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? Pensant que c'était le jardinier, elle lui dit : Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis, et moi, j'irai le prendre.
Marie de Magdala quitte des yeux le tombeau vide. On peut imaginer qu’elle a encore les yeux baignés de larmes. Elle entrevoit Jésus, sans savoir que c’est lui ! Toujours immergée dans sa conviction : « On a enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis ! », elle se tourne vers un nouveau venu qu’elle prend pour le jardinier du cimetière. A celui-ci de prendre la parole et de lui poser deux questions « Pourquoi pleures-tu ? » et « Qui cherches-tu ? ».
Ces deux questions, par-delà leur sens premier, invite Marie de Magdala à aller plus loin. A s’interroger sur le deuil qu’elle traverse. Il y a là une démarche de clarification. Alors certes la réponse au « Pourquoi pleures-tu ? » est évidente. Marie de Magdala pleure parce que Jésus est mort… Mais concrètement, elle peut pousser plus loin son interrogation. Au-delà de l’être aimé, que pleure-t-elle ? Le fait qu’a priori, il n’y a plus de présent, ni d’avenir pour elle avec un Jésus mort. L’appui qu’il lui a apporté depuis sa guérison cesse avec sa mort à la croix. De plus, elle ne va pas continuer à écrire son histoire avec lui, dans un face à face qui l’a fait grandir et se développer personnellement. Tout cela, c’est du passé, dorénavant. Avec un Jésus mort, toutes les perspectives futures dont elle avait rêvé s’évanouissent. Son avenir, elle devra le construire seule, sans lui ! Alors en ces instants face au tombeau, Marie de Magdala pleure aussi sur elle-même, sur le fait qu’elle se découvre plus seule que jamais.
Jésus, le jardinier, lui pose une seconde question : « Qui cherches-tu ? » La réponse immédiate est évidente. Marie de Magdala cherche le corps de Jésus qui a été enseveli dans le tombeau. Mais cette question invite à réfléchir au type de Sauveur que Marie de Magdala cherche. Uniquement un Sauveur qui lui aura permis de sortir de sa maladie mentale et de son trou noir depuis qu’elle a rencontré Jésus ? Ou son Messie a-t-il une autre envergure ? A-t-il une autre mission ? N’est-elle pas invitée à élargir son horizon et à reconnaître que sa perception de Jésus est trop étroite, trop étriquée ?
Dans notre quotidien, ne sommes-nous pas enfermés dans une conception de Jésus trop limitée ? N’est-il le Sauveur que des sphères de notre vie où il nous a vraiment touchés ? Ou est-il ce Sauveur, ce Seigneur, cet Agneau qui ôte le péché du monde, et qui nous demande toute notre vie, qui revendique que nous lui fassions confiance dans tous les domaines de notre existence ?
16Jésus lui dit : Marie ! Elle se retourna et lui dit en hébreu : Rabbouni ! – c'est-à-dire : Maître ! 17Jésus lui dit : Cesse de t'accrocher à moi, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va vers mes frères et dis-leur que je monte vers celui qui est mon Père et votre Père, mon Dieu et votre Dieu.
Au cœur de son deuil, Marie de Magdala est appelée par son nom. Marie, un nom commun à l’époque comme aujourd’hui. Mais un nom à l’intonation unique, parce que prononcé par Jésus. A l’écoute de son nom prononcé par Jésus, Marie quitte sa ritournelle : « On a enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis ! » Et elle devient le premier témoin du Grand Renversement que le Père opère en ressuscitant Jésus, son Fils.
Dieu vient au-devant de chacun d’entre nous et il nous appelle par notre nom. Il vient à nous et la manière dont il prononce notre nom nous réveille de notre sommeil et de notre léthargie. Tous, nous sommes enfermés dans des perspectives sans Dieu. Tous, nous sommes enlisés dans des marécages qui nous empêchent de voir le Vivant. Tous, nous sommes bloqués dans des impasses dont nous ne parvenons pas à sortir. Marie de Magdala l’était avec sa conviction du fait que le corps de Jésus avait été volé. Mais le simple fait que son nom retentisse de la bouche de Jésus entraîne ce magnifique : « Rabbouni », Maître ! Cette reconnaissance du fait que sa vie trouve son origine en lui, en Jésus ! Ici et maintenant, mais aussi pour l’éternité !
Le Grand Renversement que Dieu opère par la résurrection de Jésus transforme le regard de Marie. Elle a retrouvé son maître et son Seigneur. Le corps de Jésus n’a plus été volé. Il est là en face d’elle, vivant, porteur d’une relation nouvelle. Son Jésus qui était mort est dorénavant vivant ! Sa profonde tristesse se change en joie. Elle devient le témoin de cette relation nouvelle que nous pouvons avoir avec Dieu le Père, la même que Jésus a entretenue avec son Père, tout au long de son ministère.
Le fait que Jésus souligne qu’il monte vers son Père témoigne de sa victoire sur la mort. Il fait naître ainsi une espérance extraordinaire dans le cœur de chaque disciple. La communion avec Dieu, nouée ici-bas, a une portée éternelle. La communion que Marie a tissée avec Jésus ne s’arrête pas au tombeau, elle a une portée éternelle, parce que le Dieu qui ressuscite Jésus est dorénavant aussi notre Père et notre Dieu. Par sa mort et sa résurrection, Jésus nous fait entrer dans l’amour qui unit le Père et le Fils unique dans l’Esprit : « Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître, pour que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux, comme moi en eux » (Jean 17.26).
18 Marie-Madeleine vient annoncer aux disciples qu'elle a vu le Seigneur et qu'il lui a dit cela.
« J’ai vu le Seigneur ! » On peut imaginer avec quel enthousiasme Marie s’est rendue auprès des disciples pour leur annoncer la nouvelle : « J’ai vu le Seigneur. Moi qui voulais embaumer son corps, j’ai découvert que la tombe ne l’avait pas retenu et qu’il était vivant aux siècles des siècles ! »
De cette femme des marges, de cette arrêtée au bord du chemin de la vie, Jésus a fait une femme qui est devenue un soutien précieux de son ministère… et le premier témoin du Grand Renversement opéré par la Résurrection. Les perspectives sont renversées. Marie, une femme, de plus marginale, devient le premier témoin de l’événement le plus extraordinaire de l’Histoire : ce Grand Renversement qui nous fait passer de l’inéluctable de la mort à une espérance : celle de vivre avec Dieu pour l’éternité.
Ce Grand Renversement que l’on discerne dans la mort et la résurrection de Jésus apparaît aussi dans la manière dont les fondateurs des grandes religions sont morts. Ils étaient entourés de leurs disciples et s’apprêtaient à voir leur mouvement grandir. Jésus, lui, est mort quasi seul, trahi, renié et abandonné de tous, même de son Père !
Les autres religions dans le monde enseignent le salut par l’ascension vers Dieu grâce aux bonnes actions, à la droiture, à l’observance de rites et à la transformation de la conscience. A l’inverse, le christianisme, c’est le salut que Dieu offre en descendant jusqu’à nous. C’est la grande différence entre le christianisme et tout autre système philosophique et religieux.
On retrouve ce Grand Renversement dans la manière dont les êtres humains vont recevoir le salut. Pour le recevoir, nous ne devons pas passer par une affirmation de nous-mêmes, par la démonstration de nos bonnes actions ! Nous devons passer par notre propre renversement. Par le renversement de notre ego. Par le renversement de notre auto-affirmation face à Dieu. Jésus n’a pas obtenu notre salut par l’exercice du pouvoir, mais par une perte volontaire. Ce n’est donc pas au travers de la mobilisation de nos forces que nous allons parvenir au salut, mais en reconnaissant que notre faiblesse, notre désespoir et notre besoin de la grâce de Dieu sont absolus.
La repentance ainsi que la reconnaissance de notre culpabilité et de notre péché sont le passage obligé pour accéder à la certitude qu’en Christ nous sommes acceptés par le Seigneur de toutes choses et qu’il trouve son plaisir en nous. Cette humilité et cette volonté d’abandonner le contrôle de notre vie sont impossibles à produire sans l’aide de Dieu. Mais cette aide est accessible en contemplant la beauté de ce que Jésus a fait pour nous. La plus grande des gloires est d’abandonner notre gloire au profit de quelqu’un d’autre.
Marie a abandonné ses projets d’embaument pour se laisser réorienter vers celui qui est vivant aux siècles des siècles ! Elle a découvert qu’au cœur de la mort le Grand Renversement était intervenu : le Vivant a vaincu la mort !
Amen !
Serge Carrel
Note
1 Cette lecture de la résurrection de Jésus comme le « Grand Renversement » s’inspire du livre de Timothy Keller : « Une espérance en ces temps troublés. La force de la résurrection au quotidien », Lyon, Clé, 2023, 348 p. Pour une présentation de ce livre, voir : Serge Carrel, «‘La résurrection de Jésus : le Grand Renversement’ selon Timothy Keller», freecollege.ch, 26 mars 2026.
